Friday, December 12, 2008

Aussi nombreux que les étoiles

« Je ferai proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel, je lui donnerai toutes ces terres et, en elle, se béniront toutes les nations de la terre. »
Genèse 26 :4

Cette semaine c’était le « festival du sacrifice » appelé Tabaski au Sénégal et Eid al-Adha dans les autres pays musulmans. C’est le jour où l’on commémore l’obéissance d’Abraham (Ibrahim) et sa volonté de sacrifier son fils à Dieu. Quand Dieu retient sa main à la dernière minute, Abraham sacrifie un bélier à la place et donc ce jeudi j’ai pu observer le sacrifice du bélier et les préparations du repas de fête dans la communauté musulmane sénégalaise.

Ces derniers mois, vivre dans un pays à majorité musulmane m’a donné envie de mieux comprendre les religions juive, chrétienne et musulmane. Dans un monde où si souvent la rencontre des ces religions provoque peur et violence, il semble juste de comprendre ce que nous partageons. Pour moi c’est dans le partage de ce mouton grillé avec une famille que j’ai senti que je célébrais mon Thanksgiving, la fête que j’avais ratée puisque je travaillais à ce moment là dans un village isolé de l’est du Sénégal. Comme Thanksgiving, Tabaski est un temps de célébration familiale, un temps de réunion et de partage pour lequel on invite ceux qui sont loin de chez eux à notre table. Mais alors que Thanksgiving est un temps d’action de grâce pour tout ce que nous avons reçu dans l’année précédente, Tabaski est plutôt un temps où l’on demande le pardon de ceux que nous avons offensés pendant l’année passée.

J’étais invitée avec un collègue américain à célébrer dans la famille d’un de mes collègues ami. Les hommes de la famille ont dépecé et couper le mouton. Les femmes ont préparé la sauce aux oignons, les épices pour frotter la viande, et l’ont grillée. J’ai rassemblé les enfants pour qu’ils ne soient pas trop près des couteaux ou des fourneaux. Chacun a fait son travail et la viande était délicieuse, le déjeuner excellent et aucun des enfants ne s’est blessé.

Le père de mon ami sénégalais, autrefois diplomate, habillé d’un grand boubou blanc, m’a aidé à comprendre Tabaski. J’ai admis ne pas connaître grand-chose de la fête à part le fait qu’on tuait un mouton et qu’il y avait beaucoup de moutons à vendre sur la route de Dakar la semaine précédente. Heureusement le diplomate a été très gentil, m’a expliqué ce qu’était cette fête et m’a raconté ses voyages à la Mecque. Je connaissais l’histoire d’Abraham mais avait oublié que c’était un point de désaccord entre la tradition judéo-chrétienne et la tradition musulmane. Les juifs et les chrétiens croient qu’Abraham a amené Isaac, fils de Sara, au sacrifice alors que les musulmans croient qu’il a amené Ismaël, fils de Hagar. Le reste de l’histoire est le même ; Abraham lie son fils sur le bûcher et est prêt à le sacrifier Comme Dieu le lui demande. Quand Dieu voit qu’il obéit, il l’arrête et lui dit, « je m’engage à te bénir, et à faire proliférer ta descendance autant que les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer. Ta descendance occupera la Porte de ses ennemis ; c’est en elle que se béniront toutes les nations. »

C’est le passage de la Bible auquel je pense le plus souvent quand je travaille dans les villages ici au Sénégal ou ailleurs. C’est sans doute parce que la nuit dans les villages on peut voir toutes les étoiles du ciel. Quand je m’arrête pour regarder ces étoiles et pour penser à Abraham auquel Dieu a dit il y a si longtemps que ses descendants seraient aussi nombreux que les étoiles, je me demande ce qu’il en penserait Abraham de ses descendants et de ce qu’ils ont fait du monde. J’imagine qu’il aurait comme un gros mal de cœur en voyant les batailles et les tueries de part le monde mais qu’il serait aussi encouragé de voir certains de ses descendants qui essaient d’améliorer le monde. Regarder le ciel et les étoiles la nuit me rappelle que la vie est précieuse et que nous sommes appelés à se servir les uns les autres, certains par de grands et d’autres par de petits accomplissements mais tous comme descendants d’Abraham.

Monday, December 1, 2008

Le village au bout de la route

Ecrit le 29 novembre, 2008 à Gourel, Sénégal près de Dianke Makam dans la region de Tambacounda (au sud est du Sénégal près de la frontière du Mali).

Dans la lumière du soleil couchant tout prend des ombres dorées autour de moi. Je suis assise sous un arbre dans un village au bout de la route. Les herbes sont aussi hautes que la voiture et la route à peine plus large que la voiture. Les quatre concessions familiales autour de moi ont chacune plusieurs huttes, une pour chaque épouse, une pour le mari et une pour la cuisine.

Pendant que je suis assise ici, quelques enfants courageux me disent bonjour en pular; je comprends un peu de wolof mais pas un mot de pular. Il y a un petit garçon qui se cache derrière sa sœur, certainement par peur de la femme blanche. Voilà les deux réactions que je provoque ici: des larmes ou un troupeau qui me suit. Avec cette lumière, les visages des enfants sont tout dorés aussi. J’aimerais prendre une photo; il y a une petite fille particulièrement belle qui me regarde de façon intense, mais sans un de mes collègues pour traduire j’ai trop peur de causer des problèmes parmi la quinzaine d’enfants et les quelques adultes qui m’observent. L’autre soir j’ai presque provoqué une émeute quand j’ai sorti mon appareil photo. Les enfants adorent voir leur photo sur l’écran de mon appareil mais ils ont commencé à me tirer et à attraper mon appareil et une maman a dit dans un français approximatif que j’avais volé la tête des enfants dans ma boîte. J’ai vite rangé l’appareil et essayé d’expliquer que je n’avais rien volé du tout. Tout s’est calmé mais maintenant j’hésite à sortir mon appareil. Les enfants ont commencé à me chanter une chanson, une première dans les 10 ou plus villages que nous avons visités ces trois derniers jours. Dans le dernier village que nous avons traversé, il y avait une vingtaine d’enfants qui me suivaient mais, à chaque fois que je me retournais, tous disparaissaient.

Ce village est le dernier dans lequel nous enquêtons aujourd’hui. Je supervise une équipe de 2 enquêteurs. Le but de l’enquête est d’apprendre ce que les mamans d’enfants de moins de 5 ans connaissent de la malaria et comment elles soignent leurs enfants. Aujourd’hui nous avons enquêté dans 10 concessions familiales dans trois villages différents. Nous avons voyagé pendant 5 heures sur des pistes pour arriver ici, secoués et cuits par le soleil dans notre 4/4 sans air climatisé. Ici, dans la région de Tambacounda, il fait 45 degrés Celsius à l’ombre! J’ai une couche épaisse de poussière sur le visage, les bras et sur mes habits.

Les enfants ne sont plus intéressés par ma présence et sont repartis chez eux. C’est bientôt l’heure du dîner. J’entends les coups de pilon rythmiques qui écrasent le millet ou le maïs dans les cours des concessions. Les familles vivent dans des villages d’une cinquantaine de personnes entre 10 et 20 kilomètres les uns des autres le long d’une route praticable en saison sèche mais j’ai du mal à imaginer comment on peut y voyager à la saison des pluies. Les gens ont des bicyclettes ou des carrioles tirées par un cheval ou même parfois une moto. Le dispensaire le plus proche est à 20 kilomètres ; pour avoir accès à ses services, il faut y arriver et avoir de quoi payer, en plus il faut que le dispensaire ait le personnel nécessaires et les fournitures adéquates. Les familles d’ici vivent d’une agriculture de subsistance; ils mangent ce qu’ils font pousser et de temps à autres, si possible, vendent une vache ou une chèvre pour avoir du liquide. Leurs animaux sont leur façon d’économiser ; il n’y a pas de banques dans ces villages. Quelques villages ont des écoles, jusqu’au CE2 peut-être avec un maître et tous les enfants dans la même classe. L’école est pratiquement gratuite mais on a souvent besoin des enfants pour aider au travail des champs, pour garder les chèvres ou pour s’occuper des plus jeunes enfants. A l’occasion on voit une tour de réception téléphonique, mais juste ici il n’y a ni téléphone ni électricité.

Aujourd’hui je suis accablée par la profondeur et l’étendue de la pauvreté. Je la vois tous les jours à Dakar mais ici elle est plus prononcée. Il y a encore tellement à faire dans ce monde, spécialement pour atteindre les plus désavantagés et les plus isolés, surtout pour leur apporter des services de base de santé, d’éducation, de réseaux d’eau propre et de réseaux de routes adéquates. J’ai passé le jour de Thanksgiving dans des villages comme celui-ci et je ne pouvais que réfléchir à ma chance et ma gratitude pour tous les avantages que j’ai eus dans ce monde. J’espère pouvoir trouver des moyens de partager les avantages dont j’ai bénéficié.

Le ciel est maintenant rouge; je sens la fraîcheur du soir qui approche. Il est temps pour moi de rassembler mon équipe et de quitter ce village au bout de la route.