Monday, December 1, 2008

Le village au bout de la route

Ecrit le 29 novembre, 2008 à Gourel, Sénégal près de Dianke Makam dans la region de Tambacounda (au sud est du Sénégal près de la frontière du Mali).

Dans la lumière du soleil couchant tout prend des ombres dorées autour de moi. Je suis assise sous un arbre dans un village au bout de la route. Les herbes sont aussi hautes que la voiture et la route à peine plus large que la voiture. Les quatre concessions familiales autour de moi ont chacune plusieurs huttes, une pour chaque épouse, une pour le mari et une pour la cuisine.

Pendant que je suis assise ici, quelques enfants courageux me disent bonjour en pular; je comprends un peu de wolof mais pas un mot de pular. Il y a un petit garçon qui se cache derrière sa sœur, certainement par peur de la femme blanche. Voilà les deux réactions que je provoque ici: des larmes ou un troupeau qui me suit. Avec cette lumière, les visages des enfants sont tout dorés aussi. J’aimerais prendre une photo; il y a une petite fille particulièrement belle qui me regarde de façon intense, mais sans un de mes collègues pour traduire j’ai trop peur de causer des problèmes parmi la quinzaine d’enfants et les quelques adultes qui m’observent. L’autre soir j’ai presque provoqué une émeute quand j’ai sorti mon appareil photo. Les enfants adorent voir leur photo sur l’écran de mon appareil mais ils ont commencé à me tirer et à attraper mon appareil et une maman a dit dans un français approximatif que j’avais volé la tête des enfants dans ma boîte. J’ai vite rangé l’appareil et essayé d’expliquer que je n’avais rien volé du tout. Tout s’est calmé mais maintenant j’hésite à sortir mon appareil. Les enfants ont commencé à me chanter une chanson, une première dans les 10 ou plus villages que nous avons visités ces trois derniers jours. Dans le dernier village que nous avons traversé, il y avait une vingtaine d’enfants qui me suivaient mais, à chaque fois que je me retournais, tous disparaissaient.

Ce village est le dernier dans lequel nous enquêtons aujourd’hui. Je supervise une équipe de 2 enquêteurs. Le but de l’enquête est d’apprendre ce que les mamans d’enfants de moins de 5 ans connaissent de la malaria et comment elles soignent leurs enfants. Aujourd’hui nous avons enquêté dans 10 concessions familiales dans trois villages différents. Nous avons voyagé pendant 5 heures sur des pistes pour arriver ici, secoués et cuits par le soleil dans notre 4/4 sans air climatisé. Ici, dans la région de Tambacounda, il fait 45 degrés Celsius à l’ombre! J’ai une couche épaisse de poussière sur le visage, les bras et sur mes habits.

Les enfants ne sont plus intéressés par ma présence et sont repartis chez eux. C’est bientôt l’heure du dîner. J’entends les coups de pilon rythmiques qui écrasent le millet ou le maïs dans les cours des concessions. Les familles vivent dans des villages d’une cinquantaine de personnes entre 10 et 20 kilomètres les uns des autres le long d’une route praticable en saison sèche mais j’ai du mal à imaginer comment on peut y voyager à la saison des pluies. Les gens ont des bicyclettes ou des carrioles tirées par un cheval ou même parfois une moto. Le dispensaire le plus proche est à 20 kilomètres ; pour avoir accès à ses services, il faut y arriver et avoir de quoi payer, en plus il faut que le dispensaire ait le personnel nécessaires et les fournitures adéquates. Les familles d’ici vivent d’une agriculture de subsistance; ils mangent ce qu’ils font pousser et de temps à autres, si possible, vendent une vache ou une chèvre pour avoir du liquide. Leurs animaux sont leur façon d’économiser ; il n’y a pas de banques dans ces villages. Quelques villages ont des écoles, jusqu’au CE2 peut-être avec un maître et tous les enfants dans la même classe. L’école est pratiquement gratuite mais on a souvent besoin des enfants pour aider au travail des champs, pour garder les chèvres ou pour s’occuper des plus jeunes enfants. A l’occasion on voit une tour de réception téléphonique, mais juste ici il n’y a ni téléphone ni électricité.

Aujourd’hui je suis accablée par la profondeur et l’étendue de la pauvreté. Je la vois tous les jours à Dakar mais ici elle est plus prononcée. Il y a encore tellement à faire dans ce monde, spécialement pour atteindre les plus désavantagés et les plus isolés, surtout pour leur apporter des services de base de santé, d’éducation, de réseaux d’eau propre et de réseaux de routes adéquates. J’ai passé le jour de Thanksgiving dans des villages comme celui-ci et je ne pouvais que réfléchir à ma chance et ma gratitude pour tous les avantages que j’ai eus dans ce monde. J’espère pouvoir trouver des moyens de partager les avantages dont j’ai bénéficié.

Le ciel est maintenant rouge; je sens la fraîcheur du soir qui approche. Il est temps pour moi de rassembler mon équipe et de quitter ce village au bout de la route.

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